La pédagogie à l’école des différences. ESF, 1995.

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Le choc quotidien des cultures

Rien n’est plus étranger au relativisme culturel que les conceptions de la culture qui ont cours dans notre société. Qui tiendra pour équivalents un livre de Kundera et le dernier roman de la collection «Harlequin»?

Les sociologues définissent généralement la culture d’élite comme celle des classes instruites; c’est la Culture avec un grand K, celle qui s’enracine dans les Humanités, celle des gens qui écoutent de la musique classique, visitent les musées et les galeries d’art, etc. Pour les membres les plus conservateurs de l’élite, leur culture est LA culture. Entendez qu’il n’y a pas à leurs yeux d’autre culture digne de ce nom : «On en a ou on n’en a pas!», c’est aussi simple que cela. Les autres se caractérisent par une absence de culture. Pour les sociologues, la culture est inséparable de la condition humaine. La culture d’élite n’est donc qu’une culture parmi d’autres, ce qui n’empêche pas de reconnaître qu’elle joue un rôle dominant. Reste à savoir comment décrire et nommer les autres cultures. Il y a un siècle, il était relativement facile d’identifier une culture paysanne, une culture ouvrière, la culture des petits artisans ou des petits commerçants. Aujourd’hui, la culture de masse a brouillé les cartes. Elle n’a que peu de rapports avec les cultures populaires traditionnelles. C’est la culture des médias de masse, celle des émissions télévisées à succès, des best-sellers, des sports-spectacles, des jeux, etc.

Aujourd’hui, les différences de consommations culturelles n’épuisent pas la diversité des cultures. Mais elles en sont les signes les plus perceptibles, notamment à l’école. Il reste de vrais pauvres dans les écoles des pays riches. Mais les enfants des classes populaires ne se signalent pas aujourd’hui d’abord par des sabots ou des haillons. Ils «trahissent» leur condition lorsqu’ils racontent que leur famille visite Europa Park plutôt que les Châteaux de la Loire, lit Nous Deux plutôt que Le Monde Diplomatique

Il y a une part importante de distance culturelle dans la relation pédagogique. Entre maîtres et élèves, la communication, la complicité, l’estime mutuelle tiennent largement à des communautés de goûts et de valeurs, dans des domaines en apparence étrangers au programme. On ne saurait sous-estimer ce choc quotidien des cultures. Il n’est pas sans influence sur l’échec scolaire : les rejets, les ruptures dans la communication, les conflits de valeurs et les différences de mœurs comptent autant que l’élitisme éventuel des contenus. À un enfant qui refuse la violence, respecte les livres, salue poliment et a toujours les mains propres, on pardonnera davantage qu’à celui qui, à difficultés égales, agresse les autres, jure allègrement, mâche du chewing-gum, sent mauvais, s’en prend sournoisement aux plantes vertes du maître ou raille ouvertement ses professions de foi écologistes au nom de la «sacro-sainte-bagnole.». Nous ne sympathisons, en règle générale, qu’avec ceux qui partagent notre sensibilité, nos valeurs, notre vision du monde.