|
La pédagogie à l’école des différences. ESF, 1995.
14/14
L’équipe pédagogique
La différenciation devrait surtout être l’affaire d’une équipe pédagogique, pour mille raisons évidentes : division du travail, renforcement mutuel, continuité au long du cursus, décloisonnement, multiplicité des regards sur les élèves et des stratégies d’intervention, accumulation et partage d’une expérience, etc. Or travailler en équipe, c’est faire son deuil d’une part de son autonomie, d’autre part de sa folie personnelle. C’est concéder aux autres, pour une bonne cause, et sans les mécanismes de défense qui tiennent la hiérarchie à distance, un droit de regard sur ses pratiques, un droit et un devoir d’ingérence dans sa classe. C’est rompre avec la «loi du milieu», du milieu enseignant : «Chacun pour soi, une fois ma porte fermée, je suis maître chez moi et, à charge de revanche, je ne me mêle pas de ce que font mes collègues». C’est affronter la différence, le conflit, les problèmes de communication et de pouvoir entre adultes. Pourtant, une différenciation efficace est à ce prix. Tous ceux qui ont l’expérience du travail en équipe pédagogique savent qu’ils ont dû faire le deuil d’une forme de liberté. Certes, ils abandonnent aussi, dans le meilleur des cas, les sentiments d’impuissance et de solitude qui l’accompagnaient. Ici encore, inutile de nier le deuil. Mieux vaut travailler sur ce qui le justifie, pour les élèves d’abord, mais aussi pour les adultes!
Peut-être est-ce le deuil le plus exorbitant pour tous ceux qui ont choisi l’enseignement pour donner un spectacle permanent à un groupe, pour être constamment au centre des événements, chef d’orchestre, leader charismatique, plaque tournante (Ranjard, 1984). Peut-être est-ce le deuil le plus facile pour tous ceux qui vivent l’affrontement avec le groupe comme une menace ou un conflit ininterrompu, une incertitude toujours recommencée quant à savoir qui l’emportera dans le rapport de forces. C’est probablement là où le contrat pédagogique est le plus dégradé qu’on acceptera le mieux de changer de rôle, de devenir organisateur, personne-ressource, maître de soutien, concepteur de moyens et de séquences didactiques gérés en partie sans l’enseignant, donneur de feed-back, négociateur de contrats, inspirateur d’envies et de projets, médiateur entre les élèves et d’autres sources d’information ou d’encadrement, plutôt que magister seul détenteur du savoir et du pouvoir dans la classe.
|
|