La pédagogie à l’école des différences. ESF, 1995.

2/2
Y a-t-il une différence dans le traitement accordé aux élèves?

Traite-ton vraiment tous les élèves comme «égaux en droits et en devoirs»? Pour en débattre, il faut d’abord préciser à quelle échelle on se situe. On ne peut comparer que des élèves qui suivent le même curriculum formel. On se place donc à l’intérieur d’un système scolaire, national ou régional, voire local. Restent deux niveaux bien distincts :
  • le traitement des différences à l’intérieur d’un même groupe-classe, défini comme un ensemble d’élèves travaillant avec un seul maître ou une même équipe éducative;

  • le traitement des différences à l’échelle d’une cohorte suivant le même programme dans divers groupes-classes et divers établissements.
À ce second niveau, dans un système bureaucratique, il n’y a en principe aucune différence de traitement. En réalité, les variations entre classes et établissements sont considérables, qu’il s’agisse de curriculum réel, de niveau d’exigences, d’attitudes et de démarches, de qualité, d’orientation idéologique et d’implication des enseignants. Ces variations contribuent-elles à la fabrication des inégalités? On peut envisager trois cas :
  1. Le traitement de certaines différences favorise les favorisés; c’est le cas, par exemple, lorsque les écoles les mieux situées (quartiers résidentiels, élèves de classe moyenne supérieure) disposent des enseignants les plus stables, qualifiés, expérimentés, des infrastructures et équipements les plus modernes, des environnement les plus propices à l’étude, des effectifs les moins chargés, etc.

  2. Le traitement de certaines différences favorise les défavorisés; ce n’est en général pas par hasard, mais dans le cadre d’un effort d’éducation compensatoire, par exemple en instituant des zones d’éducation prioritaires, dotées de moyens d’action plus substantiels.

  3. Le traitement de certaines différences ne favorise ni les favorisés ni les défavorisés; il y a inégale concentration de qualifications et d’équipements, mais sans lien avec le public de l’école (ce qui ne veut pas dire au hasard : dans les organisations, les attentes et les besoins des usagers ne sont qu’un des multiples enjeux dans la répartition des ressources).
À l’échelle d’un groupe-classe, on va retrouver les mêmes figures :
  1. Le traitement de certaines différences favorise les favorisés; il est normal que le maître s’intéresse assez spontanément aux élèves qui lui ressemblent, respectent les normes de comportement, travaillent, entrent dans son jeu; et qu’il ait, au contraire, tendance à aimer un peu moins, voire à rejeter, ceux qui sont déviants, contestataires, apathiques, sournois, désordonnés, goguenards, laids, sales, mal élevés.

  2. Le traitement de certaines différences favorise les défavorisés; ce sont toutes les mesures de soutien, d’appui aux élèves en difficulté, et évidemment les tentatives modestes ou ambitieuses de pédagogie individualisée.

  3. Le traitement de certaines différences ne favorise ni les favorisés ni les défavorisés; dans l’interaction sociale, nous pratiquons constamment des discriminations qui reflètent nos préférences singulières, notre manque de constance, nos sautes d’humeur, les variations du contexte (temps disponible, cadre de l’interaction, stress, etc.); la même question peut, tout à fait indépendamment des caractéristiques personnelles de l’élève qui la pose, susciter une réaction impatiente ou un véritable intérêt, un rejet ou un essai de comprendre, etc.
Il n’y a donc nullement indifférence aux différences. Il y a plutôt mélange de discriminations négatives (qui accroissent les inégalités), positives (qui les affaiblissent) ou neutres (sans effet identifiable).